ÉDITORIAL - Haïti : le pari incertain du retour aux urnes

ÉDITORIAL - Haïti : le pari incertain du retour aux urnes

Haïti parle encore d’élections. Après des années de crises politiques, de transitions successives, d’instabilité institutionnelle et d’insécurité, le pays se retrouve une nouvelle fois face à une promesse : celle de retourner aux urnes et de renouer avec la légitimité populaire. Sur le papier, le calendrier électoral existe. Le Conseil électoral provisoire a publié un calendrier pour les opérations électorales de 2026-2027. Le processus est donc officiellement engagé. Mais une question demeure, et elle mérite d'être posée sans détour :

 

Sommes-nous réellement en train de préparer des élections, ou sommes-nous simplement en train de préparer une nouvelle étape de notre interminable crise politique ?

Car organiser une élection ne signifie pas automatiquement construire une démocratie. Une élection peut produire des élus. Mais elle ne produit pas, à elle seule, un État de droit, une justice indépendante, une police efficace ou une société plus juste. Et c'est précisément là que le débat doit commencer.

 

Le problème d’Haïti ne se résume pas à l’absence d’élections

Depuis 2016, Haïti n'a pas réussi à maintenir un cycle institutionnel normal. Le pays s'est progressivement retrouvé sans représentation politique élue au niveau national. Nous avons connu des présidences contestées, des gouvernements provisoires, des accords politiques, des conseils de transition et des médiations internationales. À chaque crise, on nous promet une nouvelle formule.

À chaque transition, on nous explique qu'elle sera différente. Et pourtant, le résultat reste souvent le même : nous changeons les dirigeants sans changer suffisamment le système qui produit la crise. C'est là notre première interrogation.

 

Que voulons-nous réellement reconstruire ?

Une simple administration capable d'organiser un scrutin ? Ou un État capable de fonctionner après le scrutin ? Parce que si nous organisons des élections pour revenir exactement au même modèle de gouvernance, nous risquons de préparer aujourd'hui les conditions de la prochaine crise.

 

Le peuple haïtien ne doit pas être réduit à un bulletin de vote. Le peuple ne doit pas être convoqué uniquement lorsque les politiciens ont besoin de voix. La démocratie ne commence pas le jour du scrutin et ne s'arrête pas le soir de la proclamation des résultats. La démocratie, c'est aussi la possibilité pour un citoyen de vivre en sécurité, d'avoir accès à l'éducation, aux soins de santé, à la justice, à l'emploi et aux services publics. C'est la possibilité de demander des comptes à ceux qui gouvernent. C'est également la possibilité pour un citoyen de critiquer son gouvernement sans être considéré comme un ennemi de la nation.

 

Voilà pourquoi nous devons dépasser le simple débat autour de la date des élections.

La véritable question est : quel État voulons-nous après les élections ? Et la souveraineté dans tout cela ? Il faut également avoir le courage de parler d'un autre sujet souvent évité : l'influence étrangère dans la politique haïtienne. Depuis trop longtemps, une partie importante de notre classe politique semble attendre la validation de l'étranger avant de considérer une solution comme légitime. Les acteurs internationaux peuvent accompagner Haïti. Ils peuvent soutenir les institutions. Ils peuvent contribuer financièrement. Ils peuvent apporter une expertise. Mais ils ne doivent pas devenir les arbitres permanents de la vie politique haïtienne.

 

Haïti doit coopérer avec le monde sans renoncer à sa souveraineté.

Il existe une différence fondamentale entre coopération et tutelle. Nous ne demandons pas à être abandonnés par la communauté internationale. Nous demandons plutôt que l'aide extérieure cesse de remplacer la responsabilité nationale. Parce qu'une démocratie soutenue éternellement de l'extérieur devient une démocratie sous assistance. Et un État qui dépend constamment de décisions prises ailleurs finit par perdre la capacité de décider pour lui-même.

 

Mais soyons honnêtes : l'ingérence étrangère n'explique pas tout

Critiquer l'ingérence étrangère ne doit pas devenir une manière de fuir nos propres responsabilités.

Nos dirigeants ont leur part de responsabilité. Nos élites économiques et politiques ont leur part de responsabilité. Les institutions haïtiennes ont leur part de responsabilité. Et nous, citoyens, devons également nous interroger sur notre rapport au pouvoir, à la politique et à la responsabilité collective. Nous ne pouvons pas réclamer la souveraineté nationale tout en acceptant l'impunité de nos propres dirigeants. Nous ne pouvons pas dénoncer les puissances étrangères tout en permettant à des responsables haïtiens de détourner les ressources publiques. Nous ne pouvons pas réclamer la démocratie tout en refusant le pluralisme et la contradiction.

 

La souveraineté commence aussi par la responsabilité.

Des élections sous quelles conditions ?

Voilà une autre question fondamentale. Il faut des élections. Oui.

Mais pas des élections organisées uniquement pour pouvoir annoncer au monde que « Haïti est de retour à la démocratie ». Nous avons besoin d'élections crédibles. Nous avons besoin d'un processus électoral transparent. Nous avons besoin que les citoyens puissent s'inscrire, voter et faire campagne sans intimidation. Nous avons besoin que les partis politiques présentent de véritables projets de société plutôt que de simples slogans. Nous avons besoin d'un organisme électoral suffisamment indépendant pour inspirer confiance. Et surtout, nous avons besoin que les résultats soient acceptés parce que le processus aura été crédible. Une élection dans laquelle une partie de la population ne peut pas voter parce qu'elle est déplacée, menacée ou exclue ne peut pas être considérée comme une victoire complète de la démocratie.

 

Alors, que faire ?

Première proposition : reconstruire la légitimité de l'État

Les élections doivent permettre de reconstruire progressivement des institutions légitimes : exécutif, Parlement, collectivités territoriales et institutions judiciaires. L'objectif ne doit pas être simplement de remplir des postes vacants. Il faut reconstruire un État capable de fonctionner.

 

Deuxième proposition : établir un véritable contrat social

Après les élections, les nouvelles autorités devraient présenter au pays un contrat clair autour de quelques priorités nationales : sécurité, justice, éducation, santé, agriculture, emploi, infrastructures et décentralisation. Pas vingt-cinq promesses. Quelques objectifs mesurables, avec des échéances et une obligation de rendre des comptes.

 

Troisième proposition : renforcer les institutions plutôt que les personnalités

Haïti doit sortir de la politique des « hommes providentiels ». Aucun président, aucun Premier ministre, aucun chef de parti ne pourra sauver seul le pays. Nous avons besoin d'institutions suffisamment fortes pour survivre aux personnalités.

 

Quatrième proposition : revoir notre relation avec la communauté internationale

Nous devons passer d'une logique de dépendance à une logique de partenariat. Tout financement international destiné à Haïti devrait pouvoir être retracé. Les priorités doivent être définies avec les institutions haïtiennes et la société haïtienne. Et les résultats doivent être évalués publiquement.

 

Cinquième proposition : faire de la justice sociale une politique de sécurité

Nous ne pouvons pas parler de sécurité sans parler de pauvreté. Nous ne pouvons pas parler de gangs sans parler des quartiers abandonnés. Nous ne pouvons pas parler de stabilité sans parler du chômage des jeunes. La réponse sécuritaire est nécessaire, mais elle ne peut pas être la seule réponse. Un jeune qui n'a ni école, ni emploi, ni perspective d'avenir devient beaucoup plus vulnérable aux réseaux criminels.

 

Une dernière question : sommes-nous prêts à changer ?

C'est peut-être la question la plus importante. Nous demandons souvent : Quand auront lieu les élections ? Mais nous devrions également demander : Qu'allons-nous faire différemment après les élections ? Parce que si nous reproduisons les mêmes pratiques, les mêmes alliances opportunistes, les mêmes mécanismes de corruption, la même concentration du pouvoir et la même dépendance politique, nous ne ferons que recommencer le même cycle. Haïti n'a pas seulement besoin d'un nouveau gouvernement.

 

Haïti a besoin d'une nouvelle manière de gouverner.

Elle a besoin d'un État qui appartient réellement à ses citoyens. Elle a besoin d'une démocratie qui ne soit pas uniquement électorale, mais aussi sociale, économique et institutionnelle. Elle a besoin d'une classe politique qui accepte enfin que le pouvoir n'est pas une propriété privée. Et elle a besoin d'une communauté internationale qui comprenne qu'aider Haïti ne signifie pas décidé à la place des Haïtiens. Les élections peuvent être une porte de sortie. Mais elles ne seront qu'une porte.

 

À nous de décider ce que nous construirons derrière cette porte.

Haïti ne doit plus seulement chercher à sortir d'une crise. Elle doit commencer à construire un autre modèle de gouvernance. C'est peut-être là que commence véritablement la reconstruction du pays.

 

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