Le retour de Michel Joseph Martelly dans la course électorale haïtienne marque une nouvelle étape dans la recomposition du paysage politique national. L’ancien président, qui a dirigé le pays de 2011 à 2016, a entrepris le 22 septembre 2026 les démarches pour s’inscrire comme candidat à la prochaine élection présidentielle sous la bannière du regroupement politique DEBLOKE. Cette démarche intervient alors que le Conseil électoral provisoire poursuit encore l’examen du processus de candidature. Plusieurs médias haïtiens rapportent son inscription, tout en rappelant que celle-ci doit encore être soumise au contrôle de conformité du CEP avant de devenir définitive.
Ce retour intervient dans un contexte politique très particulier. Haïti se prépare à organiser, le 13 décembre 2026, le premier tour d’une élection présidentielle après plusieurs années sans scrutin national. Le calendrier établi par le CEP prévoit également un second tour le 21 février 2027. Toutefois, l’institution électorale souligne que la poursuite du processus dépend notamment de l’amélioration des conditions de sécurité et du bon fonctionnement des opérations électorales. Reuters rappelait en juillet que le pays n’avait pas organisé d’élections depuis 2016 et que l’insécurité avait contribué aux reports successifs des scrutins.
Dans ce contexte, la candidature de Martelly ne peut être analysée uniquement à travers son passé présidentiel. Elle doit également être replacée dans un électorat qui a considérablement évolué depuis son départ du pouvoir. La crise sécuritaire, le déplacement massif de la population, la dégradation des conditions économiques et l’absence prolongée d’élections ont profondément transformé les préoccupations des citoyens. Pour les candidats, la capacité à répondre à ces nouvelles attentes constituera donc un élément central de la compétition.
Une ancienne influence politique à réexaminer
L’intérêt que suscite le retour de Michel Martelly repose notamment sur l’existence d’une base politique qu’il avait réussi à mobiliser au cours de sa carrière. Élu président en 2011 sous la bannière du Parti haïtien Tèt Kale, il avait développé un courant politique qui allait continuer à jouer un rôle important dans la vie politique haïtienne après son départ du pouvoir. Son influence ne peut cependant pas être considérée aujourd’hui comme identique à celle dont il bénéficiait il y a dix ou quinze ans.
Mon propre travail de terrain permet néanmoins d’apporter un élément d’observation intéressant. Lors de ma participation à des enquêtes réalisées avec Q-Q Research en 2017 et 2019, notamment dans le département du Centre, j’avais personnellement constaté, au cours des échanges avec plusieurs personnes interrogées, une sympathie relativement marquée à l’égard de Michel Martelly. Il ne s’agissait pas d’une mesure statistique de sa popularité et je ne dispose plus aujourd’hui des données permettant d’en tirer une conclusion quantitative. Cette observation doit donc être considérée comme un témoignage issu du terrain et non comme un sondage sur l’électorat actuel.
La prudence méthodologique est d’autant plus nécessaire que neuf années séparent désormais ces observations de la prochaine présidentielle. Entre-temps, Haïti a connu l’assassinat de Jovenel Moïse, une aggravation considérable de l’insécurité, une crise institutionnelle prolongée et une absence d’élections nationales. Rien ne permet donc d’affirmer que les attitudes observées en 2017 ou en 2019 correspondent encore à celles de l’électorat de 2026.
La véritable question consiste plutôt à déterminer si cette ancienne capacité de mobilisation politique existe toujours et, surtout, si elle peut être transposée dans le contexte actuel.
Une candidature qui intervient dans un électorat profondément transformé
L’environnement électoral de 2026 est très différent de celui dans lequel Martelly avait remporté la présidentielle. Selon le CEP, les opérations d’inscription des électeurs ont été progressivement déployées dans les dix départements et, au 21 septembre, 1 285 centres d’inscription et de vote étaient opérationnels. Le CEP indiquait également que les opérations électorales se poursuivaient à travers le pays.
Cette reconstruction du corps électoral intervient alors que la sécurité demeure l'une des principales préoccupations du pays. L'Organisation des États américains avait d'ailleurs appelé en août à accélérer les inscriptions électorales, notamment pour les centaines de milliers de personnes déplacées par les violences des groupes armés.
Dans un tel contexte, la popularité historique d'un candidat ne suffit pas à mesurer son poids électoral. Les électeurs peuvent avoir modifié leurs priorités, particulièrement après une décennie marquée par l'insécurité et l'instabilité institutionnelle. La question de la sécurité, la capacité à rétablir l'autorité de l'État, l'emploi, le coût de la vie et l'accès aux services essentiels pourraient notamment peser fortement dans les choix des électeurs.
Le principal défi : transformer la notoriété en mobilisation actuelle
Michel Martelly dispose d'un avantage particulier : il n'est pas un inconnu pour l'électorat. Son nom, son parcours politique et son expérience à la tête de l'État lui donnent une visibilité que ne possèdent pas nécessairement les nouveaux candidats. Son retour peut ainsi réactiver un électorat qui lui était historiquement favorable, tout en attirant l'attention de citoyens qui souhaitent comparer son expérience avec celle des nouvelles figures politiques.
Cependant, la notoriété ne doit pas être confondue avec le soutien électoral. Pour mesurer réellement son poids dans la compétition de 2026, il faudrait notamment connaître son niveau actuel d'adhésion, son taux de rejet, sa capacité de mobilisation dans les différents départements et son potentiel auprès des générations qui étaient trop jeunes pour participer aux élections de 2010 ou de 2015.
Le département du Centre constitue, à cet égard, un territoire particulièrement intéressant à observer. Les impressions recueillies lors des enquêtes auxquelles j'avais participé en 2017 et 2019 avaient montré, dans les échanges de terrain, une présence notable de sympathisants de Martelly. Mais seule une enquête contemporaine permettrait de déterminer si cette tendance s'est maintenue, si elle s'est réduite ou si elle s'est déplacée vers d'autres formations et personnalités politiques.
Le poids des controverses et des sanctions internationales
L'autre dimension à prendre en compte est l'image de l'ancien président à l'extérieur du pays. Michel Martelly fait l'objet de sanctions internationales qui constituent un élément important de son environnement politique actuel. Le Canada l'a inscrit sur sa liste de sanctions en novembre 2022. En août 2024, le département américain du Trésor a également imposé des sanctions contre lui, l'accusant notamment d'avoir facilité le trafic de stupéfiants, d'avoir blanchi des produits issus de ces activités et d'avoir soutenu des gangs en Haïti. Ces accusations sont celles des autorités américaines et doivent être distinguées d'une condamnation judiciaire.
Ces sanctions constituent nécessairement une donnée de contexte pour toute analyse de sa candidature. Elles peuvent affecter son image auprès d'une partie de l'électorat, notamment chez les citoyens qui accordent une importance particulière aux relations internationales et à la crédibilité des dirigeants. À l'inverse, elles peuvent être relativisées ou rejetées par d'autres électeurs qui accordent davantage de poids à leur perception de son bilan, à son style politique ou à leur propre expérience de son passage au pouvoir.
C'est précisément pour cette raison qu'une analyse sérieuse doit éviter de considérer ces éléments comme déterminants à eux seuls. Leur véritable impact électoral ne peut être établi qu'en mesurant la réaction des électeurs eux-mêmes.
Une compétition qui reste ouverte
Le contexte actuel rend particulièrement difficile toute conclusion définitive sur la position de Martelly dans la prochaine présidentielle. Plusieurs candidatures sont en cours d'enregistrement et le CEP poursuit encore le processus de vérification. Au 21 septembre, l'institution électorale faisait état de plusieurs étapes encore en cours et avait accordé un délai supplémentaire aux structures politiques pour l'inscription en ligne des candidats et le dépôt des pièces.
La configuration finale de la compétition pourrait donc modifier considérablement les rapports de force. Le nombre de candidats, les alliances, la capacité des différents regroupements à mobiliser leurs bases et surtout la participation effective des électeurs seront autant de variables à observer dans les prochaines semaines.
Dans ces conditions, parler aujourd'hui d'une victoire assurée ou même attribuer une probabilité précise à un candidat serait prématuré. En revanche, plusieurs éléments peuvent être observés : l'expérience présidentielle de Martelly, sa notoriété nationale, l'existence possible d'une ancienne base de sympathisants, son retour sous une nouvelle bannière politique et, à l'opposé, les controverses et sanctions qui entourent son parcours.
Une question qui mérite une nouvelle enquête
Le retour de Michel Martelly offre finalement une occasion de mesurer l'évolution de l'opinion publique haïtienne. Les observations faites sur le terrain en 2017 et 2019 constituent un point de comparaison personnel intéressant, mais elles ne peuvent remplacer une étude contemporaine.
Une nouvelle enquête permettrait notamment de répondre à plusieurs questions : Michel Martelly conserve-t-il une base électorale significative ? Cette base est-elle concentrée dans certains départements ? Les électeurs qui le soutenaient autrefois sont-ils toujours disposés à voter pour lui ? Quelle est son image auprès des jeunes ? Quel est le poids des sanctions internationales dans l'opinion ? Et surtout, quelles sont les priorités qui déterminent aujourd'hui le choix des électeurs ?
Ces questions sont d'autant plus importantes que la prochaine présidentielle se déroulera dans un pays profondément transformé depuis la dernière compétition électorale nationale. Le contexte sécuritaire, institutionnel et social est aujourd'hui très différent de celui de 2016.
Ainsi, le retour de Michel Martelly ne permet pas, à lui seul, de tirer une conclusion sur l'issue de la prochaine élection. Il constitue cependant un événement politique suffisamment important pour justifier une nouvelle observation scientifique de l'opinion publique. L'expérience de terrain de 2017 et 2019 permet de poser la question ; seule une enquête actualisée permettra de mesurer la réponse de l'électorat haïtien en 2026.