Nouvelle Force Anti-Gang : le Premier ministre reconnaît un tournant — mais les doutes persistent

Nouvelle Force Anti-Gang : le Premier ministre reconnaît un tournant — mais les doutes persistent

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a salué avec enthousiasme la décision du Conseil de sécurité des Nations unies de transformer la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MMSS) en une Force de Suppression des Gangs (GSF), qu’il présente comme une réponse plus robuste et mieux équipée face à l’escalade de la violence à Haïti. 

 

Dans son allocution, M. Fils-Aimé a exprimé sa "profonde gratitude" envers les États-Unis et le Panama, co-parrains de la résolution, ainsi qu’envers l’Organisation des États Américains (OEA), la CARICOM et tous les États membres de l’ONU ayant soutenu la démarche. Il a aussi affirmé que cette nouvelle force est un signal fort : Haïti n’est pas seul face aux gangs ; il s’agit de “briser l’emprise” de ces réseaux criminels, de rétablir l’autorité de l’État, de sécuriser les citoyens, et de créer les conditions pour des élections libres, honnêtes et transparentes.

 

 Ce que cette annonce signifie réellement

 

1. Un pas symbolique mais nécessaire

La création de la GSF s’inscrit dans une logique d’escalade de la riposte face au constat d’impuissance ou d’inefficacité que beaucoup attribuent aux précédentes cellules de sécurité. Le fait d'avoir des acteurs étrangers (États-Unis, Panama, ONU) impliqués donne une visibilité et un soutien logistique/matériel qui jusque-là faisaient défaut.

 

 

2. Une dépendance accrue envers l’aide extérieure

Accueillir une telle aide internationale, si elle est bien préparée, est utile. Mais cela renforce aussi l’idée que le gouvernement ne possède pas les moyens suffisants ni la volonté politique pour se réapproprier la mission de sécurité. Quand c’est l’ONU ou d’autres pays qui co-parrainent les efforts, cela peut devenir, involontairement ou non, un moyen pour les autorités de déléguer leur responsabilité.

 

 

3. Le risque de promesses sans suivi

Beaucoup d’Haïtiens restent sceptiques : depuis des années, des annonces de forces hybrides ou de missions temporaires sont faites, mais trop souvent sans résultats durables. L’arrestation de leaders de gangs, la démilitarisation des quartiers, le désarmement, la protection des populations civiles — tout cela exige plus que des résolutions : des moyens logistiques, un financement constant, une formation de terrain, et une volonté de riposte qui ne plie pas face à l’intimidation.

 

 

4. Incertitude sur la portée réelle pour la population

Assurer la sécurité, restaurer l’autorité de l’État, voilà les promesses. Mais qu’en sera-t-il des victimes des violences, des déplacés, des quartiers abandonnés, des enfants sans école ? Qu’en sera-t-il de la justice transitionnelle, des réparations, de la transparence dans la gestion des ressources affectées à cette mission ? Sans une justice équitable, la force de suppression risque d’apparaître comme un instrument de plus au service des plus puissants, au détriment des plus vulnérables.

 

Mon opinion : entre espoir prudent et responsabilité nationale

 

Je salue toute initiative sincère qui vise à rendre Haïti plus sûr. La population haïtienne en a trop souffert. Mais il est maintenant clair que l’aide internationale ne suffira jamais, si nous, en tant que Haïtiens, restons passifs. Lorsque l’on engage des forces extérieures, il faut parallèlement renforcer nos institutions, améliorer la formation policière locale, assurer la discipline, combattre la corruption, garantir l’accès à la justice.

 

Le gouvernement doit prouver qu’il ne s’agit pas seulement de montrer une volonté politique devant la communauté internationale, mais d’un engagement concret : des financements transparents, des résultats visibles dans les quartiers, une meilleure coordination avec les autorités locales, et un respect des droits humains. Haïti ne doit pas devenir un champ d’expérimentation pour des forces extérieures sans légitimité aux yeux du peuple.

 

En guise de conclusion, la transformation de la MMSS en Force de Suppression des Gangs marque un tournant potentiellement crucial. Mais le salut ne viendra pas uniquement des discours onusiens ou des résolutions internationales. Le vrai changement dépend de notre capacité nationale à exiger des comptes, à agir avec intégrité, à mobiliser tous les Haïtiens — police, institutions étatiques, citoyens — pour reconstruire, pierre après pierre, un État capable de protéger. Si cette force est utile, elle doit trouver sa source dans une conscience collective renouvelée, non dans la mendicité ou les annonces sans lendemain.

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